Art Press n°279 (mai 2002)

Premiers mouvements - fragiles correspondances

Charles-Arthur Boyer

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Profonde humilité ou attitude réaliste face aux difficultés qui ont prévalu à sa naissance, le titre de la première exposition du Plateau, Premiers mouvements. Fragiles correspondances, inscrit une certaine précarité au centre de l’art et de l’exposition. Premiers mouvements donc dans la scène de l’art comme dans un quartier en pleine mutation, sinon spéculation, pour ce nouveau centre d’art installé dans l’Est parisien. Fragiles correspondances entre l’œuvre de Robert Filliou et la création actuelle que désirent établir l’équipe du Plateau et Sylvie Jouval, commissaire invitée.
Le résultat est plus que convaincant. Les travaux de Robert Filliou ici rassemblés sont tout simplement merveilleux. Et il faudrait prendre le temps de les parcourir une première fois selon les œuvres, une deuxième fois selon les titres, et enfin selon des allers-retours, des zigzags ou des rebonds entre titres et œuvres, à l’instar d’une partie de billard picabiesque ou duchampienne. Les propositions actuelles sont solides et argumentées, à commencer par la première, celle de Francisco Ruiz de Infante, qui se nourrit de l’œuvre de Gordon Matta-Clark et de Bruce Nauman pour mieux nous offrir une véritable leçon de conscience sur l’épaisseur physique et émotionnelle de la frontière, de la doublure, de l’interstice, de l’entre-peau, de l’inframince, sans recours à aucune spectacularisation ou à aucune artificialité. Son installation à la fois spatiale, architecturale et virtuelle parcourt en effet une portion d’espace du sol au plafond, du rez-de-chaussée (la salle d’exposition) à la cave (les réserves), de la scène aux coulisses, du devant/dedans à l’en-dehors ou à l’entrailles, de l’endroit à l’envers ou au dévers, le tout relié par des caméras et des téléviseurs qui captent et diffusent en temps réel les répercutions ou les conséquences de la déambulation des spectateurs sur le(s) dessous de l’espace qu’il arpente. Les termes de « territoire », « d’usage et d’échange », de « pratique artistique » ou « d’économie poétique » trouvent ici toute leur densité et retrouvent certains principes de Robert Filliou : « L’art du futur sera : toujours en mouvement, jamais arrivé, l’art d’être perdu sans se perdre. »
Avec Harun Farocki, l’image de la politique renvoie à la politique des images, l’image de la guerre à la guerre des images, voire à la guerre comme exercice visuel. Quelle frontière, quelle économie séparent ou rapprochent « capter » de « capturer », la « prise » de vue de la « prise » de guerre ? « En tant que documentariste, l’évolution de mon travail m’a amené à devenir un voleur de lumière. Cela me frappe lorsque je vais louer du matériel et qu’on me demande si j’ai besoin de projecteurs et de lumière. Nous faisons des films avec la lumière des autres. » Si, après Harun Farocki, Marie Legros réaffirme les paradoxales façons d’intégrer la multiplicité de la production et de la diffusion des images dans la confusion du monde, Robert Filliou nous réinterroge encore sur la place de la multiplicité de l’artiste dans la confusion du monde. Et Honoré d’O d’intituler son travail : « Il nous faudra au moins deux voyages (pour transporter l’importance) ».
« Mais ce qui agit comme protection agit en même temps comme une arme : on peut alors faire face, riposter. Cela tient du lapsus du corps. (...) Seul le lien à l’autre me permet d’avancer. » (Marie Legros) Lapsus du corps et lapsus de l’identité, lapsus du réel et lapsus de l’imaginaire dans les réserves/archives de Dana Wyse et ses « objets trouvés dans mon cœur ». Véritable application identitaire et (homo) sexuelle du principe bien fait (pour soi) mal fait (pour eux) pas fait (pour les autres) à travers l’usage et la consommation d’avatars de pilules, de drogues, de cachets.. Véritable organisation d’une économie sauvage et incertaine du plaisir et du désir, du partage et du dérapage, de la transversalité et de la transgression. La confusion crée-t-elle la continuité du monde ou son échappée ? Les territoires économiques et politiques de cette exposition ne tentent pas d’y répondre mais ont le mérite de poser enfin la question.

Charles-Arthur Boyer

Le Plateau
7 mars — 1er juin 2002

© Marie Legros M — 2022 — crédits