Mouvement n°1 (1er août 1998)

Biennale de l’image, Paris 1998

Nathalie Viot

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J’ai marché longtemps, je suis passée partout. Les petites rues, les grands boulevards, j’ai tout regardé. Les jeunes, les vieux, les filles, les garçons. Dans les ruelles j’ai entendu mes pas, sourds parfois. J’ai regardé les lumières jusqu’à ce que ça s’imprime dans mes yeux, profond. J’ai traversé des rues, je ne sais plus combien, je suis descendue sur les quais de la Seine, les lumières des bateaux mouches déformaient les façades des immeubles, là j’ai entendu le bruit de l’eau. J’ai pensé à toutes les noyades volontaires ou provoquées. Du Pont Neuf à la Bastille en passant sous les arcades des ponts, les reflets des lumières de Paris, des blacks sur un banc froid tapent sur un tambour, il résonne longtemps, cette musique m’accompagne, je n’entends plus le bruit de mes bottes. Ma tête est vide, je ne peux plus penser, juste marcher les mains dans les poches bien enfoncées, le col remonté, les yeux en alerte. Je regarde tout, je ne sais pas ce que je cherche. Je voudrais croiser quelqu’un qui me dise que je me trompe, que tout n’est pas perdu, mais je sens trop cette intense révolte qui monte en moi. Je marche encore, il fait déjà nuit depuis longtemps. La ville petit à petit se calme, tombe dans un état de veille. Place de la Bastille quelques restaurants sont encore éclairés, les garçons déversent sur le trottoir les restes des consommateurs noctambules, mégots, enveloppes de sucre, cendres. Je remonte le boulevard Richard Lenoir, j’aime regarder les intérieurs éclairés, chaque fenêtre me raconte une histoire dont j’invente la suite. Je ne sens plus la fatigue, pourtant déjà le jour est proche, les camions nettoyeurs se sont mis en marche, à grandes eaux ils rincent la ville de ses immondices, les caniveaux reçoivent et drainent ces flux nauséeux. Mes pas ont fait reculer la nuit. Un soleil pâle filtre entre les nuages blancs. Les hommes en vert se déploient. À chaque coin de rue, le bruit particulier de leurs balais plastique laisse une odeur de propre. Ils organisent les petits corps mous devant chaque bouche d’égouts avide. Un sentiment de grande inquiétude et de vide se faisait en moi, j’allais vers cette chose inerte couchée sur la route, et je la piétinais comme dans un jeu d’enfant. Mais je savais qu’il représentait un corps que je rompais consciencieusement, avec plaisir et dégoût et le rouge de mes bottes était comme le sang qui me montait à la tête.
Nathalie Viot, Bilbao, 1998.

Marie Legros expose également une installation vidéo au Printemps de Cahors, jusqu’au 14 juin.

© Marie Legros M — 2022 — crédits